Collision frontale avec la Justice
Gilles Toussaint

Mis en ligne le 12/01/2004
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Cécile Jacob soutient les parents ayant perdu un enfant dans un accident de la route.
Elle fustige le manque d'uniformité et l'inhumanité de la Justice. Témoignage.

Une soirée en discothèque, un retour en voiture qui tourne mal. Banal, ce scénario est sans aucun doute la hantise de tous les parents. Un cauchemar qui, le 9 août 1998, est devenu réalité pour Cécile Jacob, lorsque deux gendarmes lui annoncent que son fils Frédéric a été très gravement blessé dans un accident de la route. «Ce jour-là, confie-t-elle avec une émotion toujours palpable, le ciel nous est tombé sur la tête. Nous avons été prévenus à 13h30 alors que les faits s'étaient déroulés à 6h15. Un jeune homme et une jeune fille de 19 ans étaient décédés sur place. Notre fils est mort le 11 août.»

Collision frontale avec la mort. Avec l'institution judiciaire aussi, dont les Jacob tirent plus d'amertume que de satisfaction. Passé le choc de l'annonce, des funérailles avec les légitimes difficultés morales qui s'ensuivent, les parents qui se retrouvent confrontés à cette situation doivent également affronter les suites judiciaires de cet événement. Et là, insiste Cécile Jacob, le bât blesse sérieusement. «Déjà, au moment où l'on vous annonce la nouvelle, vous êtes laissé à vous-mêmes. J'admets qu'il n'y a pas de formule magique, que ce n'est pas facile pour les policiers qui sont chargés de cette mission, mais tout de même. Parfois, ils sont incapables de vous dire où se trouve le corps de votre enfant. Je connais également le cas d'une famille qui a été alertée par téléphone un quart d'heure à peine avant que cela ne passe au journal télévisé alors que l'accident remontait à plusieurs heures.»

Face au vide

Pour la grande majorité des gens, poursuit-elle, la procédure judiciaire demeure une totale inconnue. «Il existe bien des services d'accueil aux victimes auprès des parquets, mais encore faut-il que les parents soient informés de leur existence et c'est loin d'être le cas. Il faut prendre un bon avocat et se porter partie civile. Il faut ensuite patienter toute la durée de l'instruction avant de pouvoir prendre connaissance du dossier. Là encore, les services d'accueil aux victimes doivent en théorie jouer un rôle de liaison et fournir des informations sur l'avancement du dossier, mais en pratique c'est fait à la «mords-moi le noeud». Une fois que les experts ont rendu leur rapport et que l'instruction est terminée -cela prend plusieurs mois-, la famille peut enfin avoir accès au dossier. Mais si elle désire en obtenir une copie, elle doit payer alors que c'est gratuit pour le contrevenant. Est-ce normal?»

Des revendications

Des reproches de cet ordre, Cécile Jacob peut en formuler à la chaîne. Forte de sa douloureuse expérience, elle a donc choisi, en fondant la «Fondation Frédéric Jacob» et en assurant la responsabilité de l'antenne liégeoise de l'association «Parents d'enfants victimes de la route», d'épauler d'autres familles qui se retrouvent à leur tour dans cette situation. Et de la Justice à laquelle elle ne croit plus guère, elle attend aujourd'hui davantage d'humanité et d'uniformité. Parmi ses revendications figure la présence d'une assistante sociale ou d'un psychologue lors de l'annonce. «C'est, en effet, à ce moment que démarrent beaucoup de choses dans le processus de deuil. Cette personne pourrait accompagner les parents pour voir le corps et leur fournir les informations nécessaires sur les procédures qui vont suivre. Il faut aussi simplifier toutes les formalités.»

Le dernier hommage aux victimes, souligne-t-elle encore, qui est prévu par la loi Franchimont, n'est pas respecté. «On dit souvent aux parents qu'il est préférable qu'ils ne voient pas leur enfant. Comme ils sont en état de choc, ils ne réagissent pas. Or, de nouveau, voir le corps fait partie du processus de deuil, c'est la preuve physique du décès. Qu'on leur explique plutôt automatiquement de quelles lésions souffre l'enfant et s'ils désirent voir le corps, qu'on leur propose de patienter le temps que celui-ci puisse être préparé pour être présenté dans le meilleur état possible. La thanatopraxie sert à cela. Et s'ils souhaitent le voir dans l'état où il est, c'est leur droit.»

Autre anomalie pointée du doigt par Mme Jacob, les conditions de consultation du dossier au greffe, «où vous lisez l'histoire de la mort de votre fils sur un coin de table, tandis que des gens se promènent autour de vous en discutant de tout et n'importe quoi» . Et de poursuivre en fustigeant les magistrats qui ne se montrent pas toujours respectueux des familles et le manque d'uniformité de la Justice. «On instruira de façon plus rigoureuse dans certains parquets que dans d'autres. Il y a aussi des différences de condamnation. Selon le statut social de la personne, elle sera jugée plus ou moins durement. Celui qui prend un volant en étant saoul, c'est une arme qu'il a entre les mains. Dans les cas graves où l'on constate un état d'ivresse, excès de vitesse et délit de fuite, c'est un véritable assassinat de la route. Nous demandons une répression plus sévère et plus rapide. Je connais un cas où le conducteur est passé en comparution immédiate, le jugement a été prononcé au terme de trois mois. Quand les faits sont clairs, pourquoi ne procède-t-on pas partout de la sorte?»

© La Libre Belgique 2004

 

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